C'est à vous !
« Vieux grognon, m'a-t-on dit, le monde vous dépasse.
N'avez-vous pas vécu ? De quoi vous plaignez-vous ?
Ce petit peu de temps, ce petit peu d'espace
Qui furent votre vie, aujourd'hui sont à nous.
Tout change, vient, s'en va. C'est le progrès. C'est tout.
Et vous vous cramponnez à vos vieilles chimères.
Du froid de votre hiver, vous rêvez du printemps,
De la douceur du jour dans votre nuit amère.
Et comme tous les vieux, d'eux-mêmes mécontents,
Furieux, vous bougonnez : "C'était mieux de mon temps". »
Mais non ! Tant que je vis, j'aime, souffre, respire,
Mon temps, c'est aujourd'hui. Le temps passé n'est plus.
Il y a d'autres jours. J'en ai connu de pires,
J'en ai connu de mieux. Ils sont tous révolus.
Le balancier des jours est un maître absolu.
Ce n'est pas le progrès que je crains ou regrette.
Au contraire, j'attends qu'il amène avec lui
Ces heureux temps nouveaux promis par les prophètes,
Cette aurore attendue au profond de la nuit :
Que le bel avenir soit enfin l'aujourd'hui !
Car je suis impatient et sans doute crédule
D'espérer voir changer le monde autour de moi.
« Trop vieux », me disiez-vous ? Qui marche ? Qui recule ?
On pille, on frappe, on tue. La misère s'accroît,
Et le profit partout sait imposer sa loi.
Pardon ? Que disiez-vous ? Vous rêviez d'autre chose
Que la nuit, dormant sur les trottoirs, tous ces gens ?
Ils payent la rançon du progrès, je suppose...
Comment faire ? Aujourd'hui, nous n'avons plus d'argent :
Nous avons des besoins diablement plus urgents !
Télévision, radio, téléphone portable,
Voiture, ordinateur, internet et Mac Do,
À portée de la main ce monde délectable,
Sexe, sable, soleil, vous offre ses cadeaux,
Sa virtuelle vertu, son crédit, son credo.
Et nous sommes si loin de la terre promise !
On regarde, on attend, on guette ce qui vient :
La barbarie barbue et ses femmes soumises,
Les foules désœuvrées qui n'espèrent plus rien
De la médiocrité de nos politiciens.
Je suis vieux. Mais pourtant je voudrais que tout change,
Voir enfin rajeunir ce monde sclérosé !
Qu'on soit plus audacieux, moins sage, qu'on dérange
Ce désordre établi, ce couvercle posé
Sur la vieille marmite, et que l'on ose oser !
Petits vendeurs de drogue et rois de la finance,
Ceux d'en bas, ceux d'en haut, nos vies dans leur étau,
Écrasées, pressurées, tout à leur convenance.
Quand brillent les châteaux, quand brûlent les autos,
Le peuple souverain retourne à son loto.
Dépassé, dites-vous ? Mais ce monde immobile
N'en finit pas de s'abandonner aux escrocs,
Pendant que s'égosille un babillard habile,
Grand Président qui sourit en montrant ses crocs.
Ses doigts crochus dans ma poche ont fait un accroc.
Voilà le capitaine aux fils d'or sur sa veste.
Levons l'ancre ! Voici le temps d'appareiller.
Je mourrai, jeunes gens, et vous ferez le reste.
Mes regrets ? Ce seront les amours défeuillées,
Les amis disparus — le parfum des œillets.
© Jacques Charpentreau. Mes Bêtes noires.
PS: Ayant en ce moment quelques problêmes de santé, j'ai programmé des poèmes d'un auteur que j'adore, je passerai vous voir moins souvent.......je suis très fatiguée.
(Problème à la glande thyroîde .....)